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Sous les formules polies ?

7 sept.
3 min de lecture

Il n’y a pas que les monstres faciles à reconnaître. Il y a aussi les hommes ordinaires, fréquentables, parfois sympathiques, parfois même attachants, qui savent parler de nature, de liberté, de respect, de fidélité, de bon sens — et qui, lorsque quelque chose leur échappe, retrouvent soudain un vocabulaire beaucoup moins bucolique.



« Ta g*****. »


« Va te faire e*****. »



Puis, quelque temps plus tard :



« J’accepte tes excuses. »


« Je ne pouvais pas devenir le bouc émissaire. »


« Tes humeurs déplacées. »


« Tu as su provoquer ma réaction. »



Tout est là.



La culture du viol ne se résume pas au viol. Elle est aussi cette vieille mécanique qui apprend aux hommes que leur colère leur appartient moins que la femme qui l’aurait « provoquée », que leurs débordements sont des réactions, tandis que ceux des femmes deviennent des « humeurs », que le refus d’une insulte est une agression, que tenir tête revient à attaquer.



Il suffit ensuite de remettre une chemise propre au raisonnement.



On ne dira plus : je t’ai insultée.


On dira : tu m’as poussé à bout.



On ne dira plus : j’ai fui le dialogue.


On dira : nous sommes incompatibles.



On ne dira plus : j’ai été volage.


On parlera de « choix », de « bon sens », d’« apaisement ».



La langue est merveilleuse : elle permet parfois de blanchir les murs sans enlever la moisissure.



Le plus intéressant n’est d’ailleurs pas l’insulte. Elle est grossière, immédiate, presque pauvre. Ce qui m’intéresse davantage est ce qui vient après : la reconstruction impeccable d’un récit dans lequel l’homme demeure digne, raisonnable, presque généreux, et la femme devient peu à peu l’origine du désordre.



Elle aurait trop souffert.


Trop anticipé.


Trop parlé.


Trop voulu comprendre.


Trop demandé.



Il faudrait donc lui pardonner ses « humeurs ».



C’est ancien. Beaucoup plus ancien que nous.



La femme hystérique a simplement changé de vocabulaire. Elle dispose désormais d’un téléphone, d’un travail, d’un compte bancaire et sait parfois citer Nietzsche. C’est embêtant.



Elle lit aussi.



Elle compare.



Elle conserve les messages.



Elle sait qu’entre « je suis désolé de t’avoir insultée » et « tu as provoqué ma réaction » existe tout un monde moral.



Et quelquefois, elle refuse d’habiter le second.



On pourrait ne parler ici que des violences les plus spectaculaires, celles qui laissent des dossiers, des procédures, des pièces, des années de reconstruction. Elles existent. Elles comptent. Elles doivent être dites.



Mais précisément parce qu’elles existent, il faut également regarder les petits relais du même système : l’opportunisme banal, le mensonge commode, la fidélité élastique, la violence verbale excusée par le tempérament de celle qui la reçoit.



Tous les hommes qui reproduisent ces mécanismes ne sont pas des monstres.



C’est même le problème.



Ils peuvent aimer leur fille. Faire pousser des tomates. Marcher en montagne. Aider un voisin. Avoir des qualités réelles. Être drôles, intelligents, généreux à certains endroits.



Et participer néanmoins, à d’autres, à cette culture-là.



Ce serait presque rassurant si les salauds portaient tous un uniforme.



Ils n’en portent pas.



Parfois ils portent un sac de randonnée.



Et lorsqu’une femme leur explique tranquillement qu’elle distingue parfaitement un homme dont elle doit se protéger d’un homme auquel elle tient tête, ils entendent encore : accusation, comparaison, attaque.



Comme si une femme n’avait que deux positions possibles : soumise ou ennemie.



Alors oui, il existe quelque chose de profondément politique dans une histoire minuscule.



Dans un « ta g***** ».



Dans un « tu l’as provoqué ».



Dans cette manière de transformer une réaction masculine en conséquence logique du comportement féminin.



Dans cette certitude étrange qu’une femme gentille acceptera davantage.



Qu’une femme indulgente oubliera.



Qu’une femme amoureuse cédera.



Non.



La gentillesse n’est pas une permission.



L’indulgence n’est pas une faiblesse.



L’amour n’abolit pas le discernement.



Et lorsqu’un homme refuse obstinément le dialogue, il ne démontre pas sa force.



Seulement la limite exacte de son courage.



Les noms n’ont ici aucune importance.



Les mécanismes, eux, en ont énormément.



Parce qu’ils sont vieux.



Parce qu’ils sont ordinaires.



Parce qu’ils se transmettent.



Et parce qu’un monde moins violent commencera peut-être lorsqu’un homme pourra enfin écrire, sans ajouter de « mais » :



J’ai merdé.


Personne ne m’y a obligé.


 
 
 

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